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- Lutte ouvrière n°3033
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Il y a cinquante ans
Afrique du Sud 1976 : le soulèvement de Soweto
Le 16 juin 1976, des milliers d’élèves de l’immense quartier de Soweto, à proximité de Johannesburg, la principale ville d’Afrique du Sud, manifestaient et affrontaient une répression policière sanglante. L’événement allait marquer un tournant dans la lutte contre l’apartheid, ce système de ségrégation raciste instauré contre les Noirs.
Depuis la découverte d’or et de diamants à la fin du XIXe siècle, l’économie sud-africaine s’était développée autour de l’industrie minière. Cette richesse reposait sur le travail d’une importante classe ouvrière noire soumise à des conditions de vie extrêmement dures. Face à elle, la bourgeoisie cherchait à s’attacher les travailleurs blancs. Mise en place à partir de 1948, la politique d’apartheid, « séparation » en afrikaans, la langue de la minorité blanche, aggravait et codifiait la discrimination raciste. Les Noirs étaient privés de droits civiques, confinés dans des lotissements appelés townships et des enclaves territoriales misérables. Ils étaient contrôlés systématiquement lors de leurs déplacements.
La répression changea d’échelle. Le Congrès national africain (ANC), le parti nationaliste noir dont Nelson Mandela allait devenir le dirigeant le plus connu, et son allié le Parti communiste sud- africain, furent successivement interdits. Des milliers de leurs militants furent arrêtés. En 1960, à Sharpeville, la police tua 70 manifestants qui s’opposaient au système des passeports intérieurs. Mandela fut jeté en prison en 1962.
Une profonde montée des luttes
La contestation se développa de nouveau dans les années 1970. En 1973, des dizaines de milliers de travailleurs participèrent à une vague de grèves dans la région de Durban, obtenant malgré la répression des augmentations de salaire importantes. Les mineurs suivirent le mouvement, montrant une force qui obligea le patronat à multiplier leur salaire par quatre en quelques années. Dans le même temps, les victoires des mouvements indépendantistes en Angola et au Mozambique renforçaient la confiance des Noirs.
C’est dans ce contexte de combativité croissante que le gouvernement décida en 1976 d’imposer l’afrikaans comme langue d’enseignement pour une partie des cours suivis par les élèves noirs. Cette mesure fut vécue comme une provocation. Au-delà de la langue, les jeunes rejetaient l’ensemble du système éducatif, profondément inégalitaire : les dépenses d’éducation destinées aux Noirs étaient vingt fois inférieures à celles destinées aux élèves blancs.
L’étincelle vint de jeunes de Soweto, l’immense township qui regroupait les travailleurs noirs de Johannesburg, et dont le nom signifie « township du sud-ouest ». Le 16 juin 1976, des milliers d’entre eux manifestèrent aux cris de « Amandla ! », qui signifie « pouvoir » en langues zoulou et xhosa. Ils protestaient contre l’imposition dans les écoles noires de la langue afrikaans, mais en fait cette manifestation était un défi politique au régime, auquel la police répondit par les balles. Une des victimes, Hector Pieterson, un élève de douze ans, allait devenir un symbole de la violence du régime. Le township tout entier se souleva, et lorsque les ouvriers rentrèrent de Johannesburg le soir même, ils se retrouvèrent entraînés dans une véritable insurrection.
La révolte s’étendit dans les mois qui suivirent, durant lesquels plus de 160 townships furent touchés par des manifestations et des affrontements avec la police. La répression fit des centaines de morts et des milliers de blessés, parmi lesquels de nombreux enfants. La torture fut utilisée de façon systématique par la police. Malgré cette violence, la contestation ne s’éteignit pas. Des comités de quartier se formèrent, de nouveaux militants apparurent, tel Steve Biko, qui fut assassiné par la police en 1977 et dont le nom devint aussi un symbole. Toute une génération entrait ainsi en politique.
À la fin des années 1970, les syndicats ouvriers noirs s’étaient reconstitués et connurent une croissance rapide. Seules cinq entreprises reconnaissaient officiellement un syndicat noir en 1979, mais quatre ans plus tard, elles étaient plus de 400. Même le puissant patronat des mines se vit forcé de négocier avec le NUM, le syndicat national des mineurs africains. En fait, le système d’apartheid ne réussissait plus à contenir la population noire. Au contraire, les luttes de la classe ouvrière n’étaient pas seulement de plus en plus nombreuses, elles se radicalisaient et devenaient politiques.
L’État, qui n’avait cessé depuis près de trente ans de renforcer l’apartheid, fut contraint pour la première fois de reculer et de retirer sa loi sur l’enseignement en afrikaans. De plus, tous les habitants des townships eurent le droit d’acquérir leur propre logement.
Potentialités ouvrières et politique nationaliste
Les dirigeants de l’ANC et du PC ne visaient pas le renversement du capitalisme et de la bourgeoisie sud-africaine, mais voulaient obliger cette dernière à en finir avec l’apartheid et à accepter de gouverner avec des dirigeants nationalistes noirs. Les deux partis voulaient que la mobilisation des masses révoltées oblige l’État à changer de politique, sans qu’elles revendiquent de diriger elles-mêmes la société.
Pourtant, les années de luttes ouvrières qui suivirent le soulèvement de Soweto montrèrent bien ce potentiel. Dans les townships, une myriade d’organisations populaires fleurirent, tandis que l’autorité de l’État reculait. L’idée, pour les travailleurs noirs, de gouverner eux-mêmes le pays ne semblait pas inaccessible. Les militants de l’ANC et du PC étaient largement dépassés par cette montée ouvrière. Les deux organisations étaient affaiblies par la répression féroce des années 1960, mais aussi par leur propre politique. En effet, elles s’étaient lancées dans la lutte armée, avaient mis toute leur énergie dans la construction, par en haut et à l’étranger, d’un embryon d’appareil d’État, coupé du contrôle de la population laborieuse.
La fin de l’apartheid
Il fallut dix-huit ans pour venir à bout de l’apartheid. Les années 1980 restèrent marquées par une agitation importante et par de nombreuses grèves d’ampleur. Un certain nombre de dirigeants de la bourgeoisie blanche comprirent que, pour la stabilité de leur régime, mieux valait désormais associer les dirigeants noirs à leur gouvernement. Les dirigeants de l’ANC et du PC, justement, se montraient disponibles pour jouer ce rôle. Ainsi la fin du système d’apartheid amena en 1994 l’élection de Nelson Mandela au poste de président de la République sud-africaine. Il montrait que désormais, un citoyen noir y avait théoriquement les mêmes droits qu’un citoyen blanc au sein d’un gouvernement, d’un système et d’un État bourgeois où le pouvoir des grands groupes capitalistes était consolidé.
Dans les années qui suivirent, la déception fut à la hauteur des espoirs. L’Afrique du Sud est aujourd’hui un des pays les plus inégalitaires au monde. L’immense majorité des Noirs continuent de vivre parqués dans des lotissements misérables, loin des villes, ou dans des bidonvilles. L’apartheid n’est plus dans la loi, mais il reste une réalité économique. Finalement, le principal changement est l’avènement d’une petite couche de capitalistes noirs, dont le président sud-africain actuel, Cyril Ramaphosa, né à Soweto, ancien dirigeant du NUM et désormais milliardaire, est un exemple éclatant.